brèves
l’Histoire commence aujourd’hui
Le 17 juin 1945 se tenait le premier congrès de L’UFF devenue Femmes solidaires en 1998. Un mouvement féministe, solidaire, qui, fort de son histoire, garde les yeux grands ouverts et les deux pieds dans l’avenir. Difficile fut parfois la route parcourue par ces femmes, passionnant le chemin où les mène leur audace.
Fêter les soixante ans de Femmes solidaires c’est comme inviter à sa table une jeune femme de soixante printemps qui a déjà vu tant de combats, de victoires, de douleurs et d’espoirs qu’on ne sait quoi lui offrir pour lui faire plaisir. On souhaiterait lui rendre hommage, mais ce serait peut-être la vexer, lui dire qu’elle peut enfin se reposer. Alors qu’en réalité, il n’en est rien. Fêter les soixante ans de femmes solidaires s’est se tourner résolument vers l’avenir car plus on regarde le chemin parcouru, plus on a conscience de la pertinence de l’existence de cette association, de ce mouvement, dans le paysage féministe français. Parce que le monde est pluriel, chacune des expressions du féminisme doit s’exprimer et Femmes solidaires en est une des plus anciennes. Enfin, fêter les 60 ans de Femmes solidaires, c’est croiser les regards des grandes dames de notre pays, femmes de lumière mais aussi femmes de l’ombre, qui ont guidé l’UFF et Femmes solidaires. Voyage au cœur de 60 années d’action pour les droits et l’égalité des femmes, 60 ans d’éducation populaire, de solidarité mondiale et de lutte pour la paix, 60 ans d’une presse féminine et féministe, donc soixante ans de résistances.
60 années d’action pour les droits et l’égalité
Lors de son premier congrès, l’Union des femmes françaises compte 2 377 congressistes de la France entière et 40 invitées de la planète. En huit mois, entre août 1944 et juin 1945, 4 405 comités sont créés, répartis dans 87 départements. IL s’agit de femmes aux parcours et aux origines diverses. Certaines, en-gagées dans la Résistance sortent du maquis ou rentrent des camps. D’autres ont simplement à cœur de compter dans la reconstruction de leur pays, et leur place est toute trouvée dans ce mouvement naissant, revendiquant leur intervention dans la future vie politique. Il est urgent pour les femmes de se montrer
à tous les niveaux. Rappelons que le Programme National de la Résistance ne prévoit pas spontanément le vote des femmes. De plus, elles se souviennent de 1918, lorsque la société patriarcale française les avait renvoyées aux fourneaux après quatre ans de bons et loyaux services.
En cette année 1945, il faut vite se faire une place dans la vie politique qui s’organise. Dès ce premier congrès naît la commission des droits des femmes. C’est une idée novatrice comme en auront souvent les femmes de ce mouvement. Une de leurs premières revendications est la suppression de la loi du 22 septembre 1942 qui déclare : « le mari peut s’opposer à ce que sa femme exerce une profession séparée ». Une lettre est adressée à l’assemblée constituante : « la femme est un être libre, mariée ou célibataire elle a dans tous les domaines des droits égaux à tous les hommes, notamment le droit au travail suivant le principe : à travail égal, salaire égal ». Nous sommes en 1946 ! Cette même année, trois femmes de l’UFF sont élues à l’assemblée constituante : il s’agit de Mathilde Péri, Marie-Claude Vaillant Couturier, et Jeannette Vermeersch.
Pendant six décennies, cette organisation ne cessera de se battre pour un monde plus égalitaire. Mais pour revendiquer, il faut connaître les femmes, être au plus près de leur réalité. Le 1er février 1958, elles organisent une rencontre des femmes seules - 4 500 000 en France, pour la plupart dans la détresse - afin de comprendre leur situation. Le 23 mars 1979, elles déposent un projet de loi anti-sexiste qui ne cessera d’être discuté depuis. Une des grandes particularités de ce mouvement est d’avoir, dès sa création, encouragé les femmes à s’emparer de la question juridique, mais aussi à conserver des droits durement acquis. Ainsi la loi sur l’IVG ou la contraception est encore au cœur des batailles de Femmes solidaires.
60 années d’éducation populaire et de presse
Pour mener ces débats au plus haut niveau, les femmes ont également dû se former, dans une société où les études étaient traditionnellement réservées aux hommes. Et ça n’est pas un hasard si la première présidente de l’UFF est Eugénie Cotton, ancienne Directrice de l’Ecole Normale Supérieure de Sèvres, élève de Marie Curie. Ce mouvement n’aura de cesse de faire se rencontrer les intellectuelles et les ouvrières, et cette diversité n’est pas étrangère à la longévité de son action. Bien plus tard, en 1985, il deviendra « mouvement d’éducation populaire ». Ainsi, des peintres, des écrivains, tous ceux qui forment le monde intellectuel de notre pays viendront relayer les grandes campagnes du mouvement.
En 1975, Ladislas Kijno offrira Femme debout, série de toiles éditées en sérigraphie pour soutenir les actions des femmes de l’UFF et notamment la campagne pour la libération d’Angela Davis. Déjà, en 1949, à Marseille, le premier prix Goncourt féminin, Elsa Triolet, était venu s’entretenir avec ces femmes de l’importance de « l’héritage du savoir » dans la notion de progrès. Il fallait de l’audace pour tracer cette voie à la connaissance.
Dès 1945, l’association se dote d’un outil formidable : une presse de haut niveau, l’hebdomadaire Femmes françaises, à la fois relais d’idées mais, n’ayons pas peur de le dire, objet d’éducation de masse. Les femmes ont soif de connaissances et veulent enfin se forger leur propre opinion pour ne plus voter comme leur mari. Un second journal est créé, l’hebdomadaire Heures Claires. Il fusionne avec Femmes françaises pour devenir Heures Claires des femmes françaises en 1964. Cette presse est une des singularités du mouvement qui fera survivre cette expression dans les périodes les plus difficiles. Aujourd’hui encore, Clara-magazine relève le défi pour relater dans ces pages le combat des femmes d’ici et d’ailleurs et dénoncer les exactions dont elles sont victimes.
60 années de solidarité internationale et de paix
Conscientes de la dimension internationale des actions à entreprendre, notamment pour la paix, ces femmes lancent l’idée de créer un mouvement mondial des femmes lors d’un deuxième congrès dit « constitutif », le 30 novembre 1945. Naît ainsi la Fédération démocratique internationale des femmes - FDIF -, fédérant près de 80 millions de femmes dans 45 pays, dont la première présidente est Eugénie Cotton et la secrétaire générale Marie-Claude Vaillant Couturier. Cette fédération naît de la peur d’un nouveau conflit mondial avec la conviction que, une fois ensemble, les femmes feront vivre la solidarité internationale et donc reculer les guerres qui représentent le fléau à éradiquer. Depuis, l’UFF puis Femmes solidaires ont été de toutes les batailles contre les guerres. Les plus marquantes étant celles contre la guerre du Vietnam et pour la paix en Algérie. Dernièrement, Femmes solidaires s’est mobilisée contre la guerre en Irak et lutte avec acharnement contre les intégrismes et les nouvelles formes de guerres comme le terrorisme. Dans cette expression de la solidarité réciproque, Femmes solidaires a eu la chance de croiser des femmes d’exception comme Angela Davis, condamnée à mort dans les années soixante dix pour ses engagements politiques par le gouverneur Ronald Reagan, Leyla Zana condamnée à mort pour avoir affirmé son identité kurde dans la vie politique de son pays, ou Aïcha Dabalé, opposante djiboutienne. Ces femmes sont des figures de la lutte au féminin mais surtout des symboles de victoires et porteuses d’énergie, d’espérance. De ces femmes de convictions, le mouvement s’est enrichi comme autant de courroies de transmission d’un message universel : nous, femmes du monde, nous allons le changer. Avec la planète comme champ d’action, l’ONU a donné en 2004 un statut consultatif à Femmes solidaires. Ainsi, l’association peut assister et porter la parole des femmes au plus haut niveau, lors des conférences mondiales.
60 années de résistances
La formule qui correspond le mieux aux convictions de Femmes solidaires est sans conteste celle de la continuité dans la résistance. On pense en premier lieu aux femmes des maquis, à celles de Ravensbrück, mais aussi à celles des usines Lu, aux femmes de mineurs, ou des femmes palestiniennes et israéliennes. Finalement pour les soixante ans de Femmes solidaires, le cadeau est tout trouvé. Il faut fermer les yeux, penser à toutes celles qui nous ont vu naître, dont on a l’impression en cette automne 2005 qu’elles murmurent à l’oreille des filles du xxie siècle, de Paris, en banlieue et à la province : cours, l’histoire commence aujourd’hui.
Carine Delahaie